2. Introduction

Publié le par jidejeando

Introduction

 

 

L’enfance et l’adolescence font l’objet de définitions mouvantes et souvent contradictoires. Chaque agence des Nations Unies s’accroche à ses propres règles, pour des raisons qui tiennent principalement à son secteur d’activité et à sa stratégie. La Convention internationale sur les droits de l’enfant, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 20 novembre 1989, dans son premier article, précise :

« Au sens de la présente convention, un enfant s’entend de tout être humain âgé de moins de 18 ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable »

Cette conception ne reconnaît donc officiellement que deux stades dans l’évolution humaine : l’enfance et l’âge adulte, la charnière se situant à l’âge moyen de la majorité civile légale définie par les pays membres de l’ONU : 18 ans[1], et non par référence au développement physiologique, psychologique et mental de l’être humain. Bref, pour les rédacteurs de cette convention, l’adolescence n’existe pas[2].

Dans la liste des droits que la Convention internationale sur les droits de l’enfant reconnaît à celui-ci, ne figure pas le droit à la sexualité, même à l’approche de sa majorité. Les mots sexe et sexualité n’apparaissent pas dans ce document. L’enfant et l’adolescent onusiens ont peut-être un sexe, mais ils ne sont pas censés s’en servir. Au niveau de chaque Etat, il a pourtant bien fallu reconnaître le caractère inconfortable et trompeur de cette situation, puisque les mineurs n’attendaient pas toujours leur dix-huitième anniversaire pour connaître leurs premiers rapports sexuels. Divers aménagements furent donc apportés à ces législations inadaptées. Par exemple l’accès des adolescents aux moyens contraceptifs fut autorisé dans de nombreux pays, dont la France, sans autorisation parentale[3]. Mais la disposition la plus importante concerne l’âge de la majorité sexuelle, qui fut régulièrement et universellement abaissé tout au long de ces cinquante dernières années, pour se stabiliser aujourd’hui à un niveau moyen certes supérieur de deux ou trois ans à celui du début de la puberté, mais qui consacre une sorte de reconnaissance légale de la sexualité adolescente.[4]

Le nombre d’enquêtes sur le comportement sexuel des jeunes adolescents (à partir de 12-13 ans), tous pays confondus, est infime. La quasi totalité des études sur ce thème ne prend pas en considération les  mineurs de moins de 15 ans[5].  La première publication d’une étude insérant cette tranche d’âge remonte à 1971 aux Etats-Unis. Le Sorensen Report se fondait alors sur un questionnaire rempli par 411 garçons et filles américains de 13 à 19 ans, dont les réponses furent traitées et analysées par Robert C. Sorensen[6]. Ce rapport novateur, qui doit vraisemblablement sa publication au mouvement libertaire du début des années 70, constitua un progrès incontestable dans le domaine de la connaissance du comportement sexuel des adolescents. Depuis un demi-siècle, aucune enquête aussi complète sur le même sujet et portant sur cette même tranche d’âge n’a été réalisée. On peut légitimement s’interroger sur les raisons de cette négligence. Elles sont certainement multiples, mais la principale d’entre elles semble être la réticence de l’establishment (scientifique, académique, médiatique) de la fin du vingtième siècle à favoriser – et tout particulièrement à financer - des recherches sur le comportement sexuel des ados, un sujet considéré comme trop sensible. Le mythe de l’enfant et de l’adolescent purs, qui date du 19ème siècle, demeure coriace. Il est probable qu’il serait demeuré inébranlé si deux ondes de choc successives n’étaient venues déstabiliser cette position de déni et de blocage.

La première onde de choc fut l’irruption du SIDA, le plus grand fléau dans le domaine de la santé auquel les jeunes furent confrontés depuis plus d’un siècle. Face à un tel danger, la poursuite de la politique de l’autruche qui consistait à nier que les adolescents, parfois très jeunes, pouvaient être sexuellement actifs, aurait été criminelle. Aussi les gouvernements des pays occidentaux ont tous cherché à prévenir l’étendue du mal chez les jeunes, notamment à travers des campagnes de sensibilisation qui les ciblaient directement, campagnes principalement centrées sur la nécessité d’utiliser le préservatif. Une manière implicite donc de reconnaître qu’un grand nombre de mineurs n’attendait pas leur dix-huitième anniversaire pour entretenir des relations sexuelles[7].

Depuis quelques années, une deuxième onde de choc commence tout juste à transformer le comportement sexuel des adolescents : c’est l’utilisation massive d’Internet par les jeunes, et parfois même par les enfants, notamment pour accéder à des sites* pornographiques, mais aussi pour participer à des discussions et solliciter des rencontres. Chaque année le nombre d’adolescents disposant d’un ordinateur personnel généralement installé dans leur chambre et d’une connexion ADSL*[8] augmente d’une façon exponentielle. On peut prédire que d’ici cinq à dix ans tout au plus, 80% des 13-16 ans des pays occidentaux pourront surfer librement sur la Toile*, presque toujours en toute discrétion. Pour la très grande majorité de ceux qui bénéficient déjà d’une telle installation, Internet est devenu leur première source d’information sexuelle, leur principal fournisseur d’images et de vidéos pornographiques et constitue l’un de leurs systèmes de rencontres amicales et sentimentales favoris.

Actuellement, alors que des enquêtes et des sondages sauvages sont organisés chaque jour sur Internet, souvent lancés par les adolescents eux-mêmes, aucun travail de recherche n’a été entrepris sur la sexualité des jeunes à partir de ce support. Il m’a semblé intéressant d’utiliser cet outil moderne pour enquêter sur une facette encore mal connue du comportement adolescent : leur vie sexuelle. Ce procédé novateur constitue une méthode complémentaire aux méthodes classiques d’investigation, non dénuée d’inconvénients certes, mais présentant des avantages appréciables.

Commençons par les avantages d’une cyber enquête :

  1. Internet se présente comme un terrain neutre, convivial, moderne, dynamique, dans lequel les jeunes se sentent généralement à l’aise. Ils s’y expriment généralement en toute liberté, sans intermédiaire. Leur anonymat vis-à-vis de leurs parents et de leurs copains/copines est certainement mieux préservé que dans les enquêtes traditionnelles, réalisées le plus souvent par téléphone, dans les établissements scolaires ou auprès des familles.
  2. La lecture des écrits des adolescents sur leurs sites favoris, forums*, chats* ou blogs*, permet de découvrir les millions de témoignages, de documents audio-visuels, de questions et d’observations qu’ils y ont consignés.  Aucune autre méthode n’offre un champ d’étude aussi vaste et aussi aisément accessible.
  3. Puisque cet ouvrage reproduit plusieurs milliers de citations d’adolescents issues de ces supports, le lecteur peut à loisir en vérifier l’authenticité et trouver sur Internet les compléments d’information qu’il souhaite obtenir.
  4. Lorsqu’un questionnaire est soumis aux internautes, les traditionnels documents papier sont remplacés soit par des supports électroniques, soit par des formulaires à répondre en ligne*, dont les réponses sont traitées informatiquement en temps réel ; les ados apprécient de pouvoir immédiatement situer leurs choix parmi ceux de leurs pairs. Ils disposent de tout leur temps pour réfléchir, corriger, répondre ou renoncer.

Ces avantages incontestables ne vont pas sans inconvénients. Le plus sérieux, c’est l’inadéquation de cette forme d’enquête, en 2003-2006, avec la situation des jeunes dans la grande majorité des pays, sur le plan de leur accessibilité à Internet. En effet, dès que ce terrain est choisi, 80% des pays doivent être éliminés du champ d’investigation : ceux qui connaissent actuellement un faible taux de connexion des jeunes. Sur les 20% restant, une telle enquête ne peut cibler qu’un pourcentage relativement faible d’adolescents : ceux qui bénéficient d’une connexion personnelle au domicile de leurs parents ou mieux, directement dans leur chambre. Même si cette situation devrait rapidement s’améliorer, le support d’une cyber enquête est ainsi actuellement restreint aux adolescents issus d’un milieu urbain plutôt favorisé habitant essentiellement dans les pays occidentaux et quelques pays d’Asie ou d’Océanie.

Le deuxième inconvénient trouve son origine dans l’anonymat inhérent à Internet. Quelle certitude peut-on avoir que les posts* des garçons de 13-16 ans dans les sites sélectionnés proviennent vraiment d’ados de cette tranche d’âge ? Aucune. Comment être sûr que les questionnaires retournés émanent bien d’individus du sexe et de l’âge requis, et qu’ils ont été remplis sérieusement, à l’abri des regards ? Aucune méthode ne permet de le garantir. Pourtant, si Internet constitue un terrain idéal pour les farceurs, affabulateurs, manipulateurs et psychopathes, ils ne sont vraisemblablement pas plus nombreux sur la Toile que dans la société civile traditionnelle, et de nombreux moyens existent, imparfaits certes, pour les débusquer.

Cette cyber enquête se limite à l’étude du comportement sexuel des garçons de 13 à 16 ans d’une dizaine de pays occidentaux, d’ailleurs représentés d’une manière très inégale. Elle repose sur deux sources principales :

  • Un Questionnaire sur la sexualité, rempli par 1428 adolescents qui l’ont sollicité, reçu et retourné par voie électronique.
  • Les centaines de milliers de sondages et de posts sur les forums de quelques sites Internet pour adolescents, essentiellement français et anglophones.

La complémentarité de ces deux sources était nécessaire. En effet, les millions de messages déposés dans les forums que j’ai sélectionnés constituent une source primordiale et colossale d’informations sur la sexualité des ados, principalement nord-américains et européens ; les posts des garçons offrent le double avantage de la spontanéité et de la diversité, même si leurs auteurs ne sont pas nécessairement représentatifs de la population adolescente de leur pays. Cette remarque s’applique aussi, mais dans une moindre mesure, au Questionnaire sur la sexualité rempli par tous les jeunes qui ont participé à l’enquête. Au moins ceux-ci ont-ils été sélectionnés sur des critères géographiques à la fois plus larges et plus rigoureux, qui leur confèrent une meilleure représentativité.

Cette étude dont je fournis résultats et commentaires, toujours avec prudence, constitue un travail d’exploration, tant sur le fond que dans la forme, effectué dans des conditions difficiles mais novatrices, point de départ pour des recherches ultérieures dans la même direction. Cet essai ambitionne d’être lu prioritairement par les adolescents, premiers juges de l’image que j’ai voulu rendre d’eux, par tous les anciens ados qui devraient y trouver quelques vérités sur leur propre jeunesse, enfin par les parents, professeurs, éducateurs et psychologues qui devraient pouvoir confronter les résultats de ces travaux avec leurs propres observations.



[1] L’article 388 du Code Civil français dispose : « Le mineur est l’individu de l’un ou l’autre sexe qui n’a point encore l’âge de dix-huit ans accomplis »

[2] Dans une déclaration conjointe de 1998, l’Organisation mondiale de la santé, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et le Fonds des Nations Unies pour la population sont convenus que le terme adolescent renvoyait à des personnes âgées de 10 à 19 ans, ce qui ne contribua pas à apporter de la clarté dans ce domaine.

[3] « Le consentement des titulaires de l’autorité parentale ou, le cas échéant, du représentant légal n’est pas requis pour la prescription, la délivrance ou l’administration de contraceptifs aux personnes mineures » : Article 5134-1 du Code de la santé publique français.

[4] En France, l’âge de la majorité sexuelle est fixé à 15 ans ; il est établi à 16 ans en Belgique et en Suisse, à 14 ans au Canada. Dans la plupart des pays européens, cet âge varie entre 12 et 16 ans.

[5] Deux exceptions notables doivent être mentionnées: l’enquête sur la sexualité des jeunes, réalisée par le magazine américain Teen People auprès de 5000 garçons et filles de 13 à 24 ans, dont les résultats sont publiés dans son édition d’octobre 2005 ; l’enquête sur la sexualité des adolescents, réalisée en août 2004 pour le compte de ABC News auprès de 1000 jeunes de 13 à 17 ans, qui sera évoquée dans le chapitre Analyse de cet ouvrage.

[6] Robert C. Sorensen – Adolescent Sexuality in Contemporary America : Personal Values and Sexual Behavior, Ages 13-19 – New York: World Publishing, 1971

[7] Un sondage maison intéressant du site pour ados SortirEnsemble propose à ses membres âgés de 13 à 17 ans la question suivante : « De quel media ne pourriez-vous pas vous passer ? ». Les 8578 réponses obtenues au 7 mai 2006, garçons et filles confondus, se répartissent comme suit : Internet, 65% - La télévision, 18% - La radio, 8% - Les journaux, 2% -Autres, 4%

[8] Les mots techniques ou familiers, très souvent tirés de l’Anglais utilisés dans cet essai sont expliqués en fin d’ouvrage ; la première occurrence de chacun d’entre eux est suivie d’un astérisque

Publié dans Sexualité des ados

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